vendredi 10 juin 2011
jeudi 5 mai 2011
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mardi 29 mars 2011
Entretien avec l'Oreille Absolue
SOURCE : L'Oreille Absolue
"Je revendique mon côté brut"
Bricoleur transversal, aussi habile de ses mains qu'ouvert d'esprit, Damien Mingus, alias MY JAZZY CHILD, se penche avec nous sur les rouages de ses mécaniques sonores, entre chanson et expérimentation.
(mars 2011)
Damien Mingus : Je me présente volontiers comme un "enfant du 4-pistes". J'ai commencé en montant des groupes avec des potes de la banlieue parisienne ou j'habitais. On répétait dans les caves des parents, jusqu'au jour où l'un d'entre nous a acheté un magnéto 4-pistes. Tous les autres ont embrayé, c'était la folie de pouvoir jouer avec des appareils de ce type. Tous ces gens-là sont ceux qui, aujourd'hui encore, gravitent autour du label Clapping Music, qui a été créé en 2000 et que dirige Julien Rohel, un ami de longue date. C'était l'époque où on était tous fans de Sebadoh, de ces groupes qui avaient une approche très slacker de la musique : ça donnait une sorte de cadre esthétique et d'"éthique" lo-fi qui justifiait l'emploi d'un outil comme le 4-pistes, au-delà même du plaisir du bricolage.
Tu as connu un peu l'époque qui a précédé le 4-pistes, quand enregistrer n'était pas une mince affaire ?
Oui. Mais c'est vrai qu'avec l'arrivée de ce nouvel équipement, on s'est tous lancé dans nos projets personnels : on n'avait plus forcément besoin de jouer et de répéter ensemble, et de chercher éventuellement un studio pour enregistrer. Chacun pouvait composer
dans son coin. De mon côté, j'ai commencé par des chansons assez folk mais aussi par des morceaux plus expérimentaux, avec des disques préparés. Je n'avais pas de sampleur, mais j'ai pris des disques que je rayais pour faire des boucles... J'ai appris après coup que ça s'appelait du "platinisme", mais sur le moment, c'était vraiment de l'expérimentation de base, je n'avais aucun repère dans ces musiques-là. Là encore, c'est l'outil qui a provoqué ces envies et ces pratiques, le fait par exemple de pouvoir jouer avec les bandes. Ce qui était très excitant, c'est qu'on pouvait s'inventer une méthode. L'approche était très naïve, il n'y avait pas de règles. Rien n'était intellectualisé, c'était du do it yourself complet. Aujourd'hui, je me rends compte que je n'ai jamais été un technicien. J'ai des amis qui baignent vraiment là-dedans, mais moi, ça ne m'intéresse pas plus que ça. Du coup, quand je suis passé du 4-pistes à l'ordinateur, je n'ai pas changé d'approche ni de manière. La seule différence, c'est que je disposais de davantage de pistes et que je pouvais faire un peu de montage. Mais j'utilise encore peu d'effets, j'assume et revendique mon côté brut.
Le changement d'outil et le passage au numérique n'ont donc pas refaçonné ton langage.
Non, j'ai simplement continué dans ma logique. Je compose pas mal pendant l'enregistrement et je fais souvent des choix par défaut : je vais par exemple doubler, tripler ou quadrupler ma voix pour masquer des sons qui ne sont pas très bons... Je me suis trouvé comme ça des solutions par moi-même, via cette méthode très empirique. C'est comme ça que je me suis construit.
Est-ce que tu sais quel type de musicien tu aurais pu être sans les ressources du home recording ?
Je ne me rends pas trop compte. J’ai quand même commencé la musique dans des groupes, j'ai joué une époque avec Encre et je continue à avoir cette approche avec Centenaire (le fort recommandable projet parallèle qu’il a créé avec Orval Carlos Sibelius, Aurelien Potier et Stéphane Laporte). J’ai besoin d’aller d’un pôle à l’autre, de l’individuel au collectif, je m’imagine mal privilégier l’un ou l’autre. C’est
d’ailleurs aussi le cas de tous mes potes : ils sont tous revenus à un moment ou à un autre à la musique en groupe. Après, si je n’avais pas vécu à l’époque du 4-pistes et de l’ordinateur, j’aurais peut-être eu un petit enregistreur à bande… Ma musique, et c’est assez générationnel je crois, est vraiment liée aux méthodes d’enregistrement. Au début des années 2000, on a bien vu qu’en France, la composition était souvent influencée par la découverte du MIDI pour certains, des samples pour d’autres, des montages audio rendus possible par le numérique. Le terme "expérimental" est toujours un peu usurpé, mais finalement il colle bien à ce qu’on bidouillait. On osait un peu tout, il n’ y avait pas de codes… D’autant qu’on venait tous plutôt du réseau de la musique indé, du rock, de la pop, et pas de la techno. On a pris l’arrivée de la technologie de manière très naïve… Quand les pédales sampleurs sont arrivées, j’étais aux anges de pouvoir m’amuser avec ça ! En fait, j’ai vraiment l’impression d’avoir connu deux époques, comme musicien autant que comme auditeur. Il y a eu celle où je pouvais mettre trois mois à trouver Entertainment de Gang of Four, il y a aujourd’hui celle où l’on peut télécharger toute la discographie du groupe en un clic ou presque. Et je suis ravi d’avoir pu vivre les deux.
Comment expliques-tu que tu ais eu cette fibre expérimentale, alors que tu n’avais pas spécialement connaissance de ce qui existait dans ce domaine-là ?
Je pense que la découverte de Sonic Youth a été prépondérante : c’est eux qui m’ont ouvert l’esprit, m’ont fait découvrir le noise, le bruitisme, l’expérimentation sonore. Après, hors des formats pop, il y a aussi eu l’impact de Steve Reich, et puis la musique concrète… J’avais aussi tout simplement cette envie de ne pas forcément faire des chansons, d’être dans une forme de création purement musicale. Je ne sais pas comment j’ai eu cette idée de rayer un CD pour pouvoir chanter dessus ou ajouter une autre piste instrumentale ; mais mes potes ont bien aimé et ça m’a encouragé à continuer… J'insiste vraiment sur ce point : ça a été important, cette dynamique amicale qu’on a réussi à créer, et qui s’est formalisée ensuite avec la création de Clapping Music. Même si chacun composait dans son coin, avec des approches différentes, on avançait tous ensemble.
Sans s’inscrire dans une logique d’imitation ou d’appartenance à un courant, un genre ?
Non, on voulait creuser nos propres sillons. Et puis il y avait ce désir de participer, de ne pas être de simples spectateurs de la musique. On avait envie de créer des fanzines, des groupes, des labels… Je me souviens qu’enfant, mon jeu préféré, c’était de "faire des groupes" ! Les Kids, les Metal Men… Des projets d’une après-midi, dont j’ai encore quelques cassettes, d’ailleurs. Parce que j'avais aussi
déjà cette envie de publier, de partager. Le côté musicien dans sa cave, qui garde tout pour lui, c’est sympa, mais ça n’est pas trop mon truc. Enregistrer, rencontrer d’autres gens, participer à un réseau, faire des pochettes : ce sont des plaisirs différents, mais qui en fin de compte se rejoignent pour n’en former plus qu’un. En voyant le New York du Velvet Underground ou de Sonic Youth, j’ai aussi beaucoup fantasmé sur l’idée de "scène", de ces associations plus ou moins formelles de musiciens qui arrivent à créer un mouvement, à marquer un espace et une époque. Je ne nous mets évidemment pas au même niveau, mais quand on a fêté les 10 ans de Clapping Music en 2010, de ce label dont on avait eu l’idée avec Julien Rohel dans la cuisine de mes parents, il y a eu un sentiment de fierté assez légitime, je crois. On s’est maintenu, et pour de bonnes raisons. Heureusement ou malheureusement, on n’a jamais voulu en vivre à tout prix : on ne s’est pas mis cette épée de Damoclès au-dessus de nos têtes. C’est sans doute ce qui nous a permis de continuer, de ne pas nous décourager et de garder une démarche purement artistique. Julien, lui, voulait vraiment faire un label à l’ancienne : publier des disques comme on édite des bouquins, et non pas être dans une logique de production. Et puis il y a dans tout ça une dimension humaine, tout simplement. C’est quand même plus gratifiant d’avancer avec ça que par frustration, calcul ou je ne sais quoi. Bien sûr, on aimerait parfois qu’une des musiques du label soit utilisée dans une pub ou un film, histoire de faciliter les prochaines sorties… Mais le bilan, au bout de dix ans, est positif.
Sans faire de la psychanalyse de bazar, j’aimerais bien qu’on revienne sur ce "jeu du groupe" que tu avais enfant : ce n’est quand même pas courant…
Si on veut aller encore plus en amont, j’ai passé les toutes premières années de ma vie au Venezuela. A l’école, il y avait une dame qui venait nous donner des petits cours de musique. Elle passait tous les jours, sauf le lundi ou le mardi, je ne sais plus trop. Toujours
est-il que ma mère, dernièrement, a retrouvé une lettre qu'elle avait écrite à ma grand-mère, où elle raconte que je pleurais systématiquement le jour où il n’y avait pas musique. Je vivais ça comme un drame… Je ne suis pourtant pas devenu un bon musicien, dans le sens instrumentiste, technique. Mais j’ai toujours été fasciné par la musique, quel que soit le style.
La notion de jeu et d’amusement se ressent en tout cas dans ce que tu fais.
Enfant, la musique était un jeu d’une après-midi. Aujourd’hui, je prends évidemment le temps. Mais finalement, je vis les instants de création avec le même plaisir de jouer, d’inventer. De se laisser surprendre, aussi, surtout. Collectivement, c’est ce même esprit qui nous animait. On s’est amusé à créer des formations de dix personnes, à improviser et à jouer douze heures d’affilée. On a ce groupe qui s’appelle Concertmate, où l’on improvise uniquement sur des petits claviers, on a des heures et des heures d’enregistrements… Dans l’intention de départ, et même si ça peut prendre ensuite une tonalité "sérieuse", il y a toujours eu cette notion d’amusement. Qui n’était même pas lié au plaisir qu’on peut ressentir quand on est un bon instrumentiste. Comme je le disais plus tôt, je n’ai jamais été un grand technicien, ce n’est pas ce qui me motivait au départ.
Tu n’es pas dans la religion de la virtuosité, mais dans My Jazzy Child comme dans Centenaire, on perçoit une certaine maîtrise instrumentale, qui découle aussi d’un grand sens de l’écoute.
Si nous avons une certaine maîtrise des instruments et du jeu, elle découle en effet d’une réflexion de groupe, d’une harmonie collective, d’une écoute. Si nous sommes des virtuoses, c’est de l’oreille plus que d’autre chose... Que tu sois tout seul dans ton coin à
faire des montages ou que tu joues au sein d’un groupe, c’est l’écoute qui prime. Savoir rebondir sur ce que fait l’autre, c’est déjà un immense premier pas. Et quand on enregistre piste par piste sur son magnéto ou son ordi, c’est au fond la même logique. Le deuxième disque de My Jazzy Child, I Insist, qui a une tonalité plus folk, c’était exactement ça. Au départ, je pensais que ce ne serait que des démos, je ne me suis pas trop pris la tête sur l’ordi. Comme le disque dur faisait du bruit, je me suis amusé à me caler dessus pour la rythmique. Et quand je faisais une fausse note, je réagissais en fonction, pour partir ailleurs. Repérer les moments où ça bascule, c’est une approche qui est valable aussi bien dans l’improvisation collective que dans l’enregistrement multipistes. J’aime me faire surprendre par les défauts, les accidents. Tout reprendre à zéro pour que le résultat soit nickel, ce n’est pas mon approche. Je préfère l’esprit d’escalier, les bifurcations imprévues. Il y a des musiciens qui, lorsqu’ils composent tout seul, savent exactement où ils vont. Ça a été très rarement le cas en ce qui me concerne. Pour moi, l’enregistrement en solitaire est plutôt un moyen d’avancer comme si j’étais avec quelqu’un d’autre.
Avec ton dernier album, The Drums, tu es quand même parti d’une sorte de programme, ou en tout cas d’une envie de rythmes…
Je voulais surtout partir de batteries ou de samples de batteries : ça me manquait un peu dans la musique que je fais en solitaire. J'avais envie de faire quelque chose qui soit à la fois intimiste et "tribale". J'aime quand ça groove, que ça soit du metal, du funk, du krautrock, du rock... Bon, en fin de compte, il n’y a pas de batterie dans tous les morceaux, parce que ça m’aurait lassé d’être dans le systématisme : j’ai quand même éprouvé le désir d'avoir des plages plus calmes, plus folk parfois, tout ça donne son équilibre au disque. J’avais choisi cette approche, mais ça ne m’a pas empêché aussi de puiser dans des choses
plus anciennes, que je n’avais pas encore exploitées. Je fonctionne toujours comme ça. J’ai dans mes réserves des morceaux que j’aime beaucoup, mais pour lesquels je n’ai toujours pas trouvé de place dans le contexte d’un album. Comment les titres s’articulent, s’harmonisent, c’est important. Je passe des heures et des heures à élaborer le tracklisting d'un disque, ça me prend quasiment autant de temps que la composition.
Un album, pour toi, c’est une forme de récit, ou simplement une dynamique ?
Un peu les deux, je pense… Concrètement, je m’appuie sur des morceaux que je veux mettre en avant, qui apportent une tonalité de base. Avec The Drums, j’avais envie d’un album très rock. Et puis, en avançant, je me suis bien aperçu que je me dirigeais aussi vers des choses plus psyché ou aériennes… Je pars toujours d’une idée soi-disant précise, et je sais très bien que je ne la concrétiserai pas. C’est toujours bien d’avoir un fil conducteur, une direction, quitte à les trahir ensuite. Après, ma recherche ultime, c’est un équilibre. Si mes albums sont souvent assez courts, c’est parce que je trouve qu’ils s’organisent mieux dans ce format-là. J’ai aussi besoin de digérer : je peux finir assez vite mes morceaux, mais il me faut souvent du temps pour savoir si je vais les assumer. Dans
l’élaboration de The Drums, il y a eu comme ça des périodes où j’ai laissé reposer les choses pendant six ou sept mois. Sa conception a été très étalée dans le temps. Si bien que là, je suis dans une phase où j’ai envie d’avancer plus vite, de filer beaucoup plus droit. Sachant qu’en plus je ne pourrai pas jouer The Drums en live. Il aurait fallu monter un groupe, c’était une charge de travail que je ne pouvais pas assumer. J’ai donc envie de me poser la contrainte de composer des morceaux que je pourrai rejouer seul.
Tu utilises une palette instrumentale très large : quel rôle les instruments jouent-ils dans ta créativité ?
Je suis excité dès que j’ai un nouveau jouet… Il m’arrive d’acheter sur une brocante un instrument – parfois jouet, d’ailleurs – qui va nourrir la trame d’un seul morceau. Ça peut être une nouvelle guitare, dont le son particulier va m’inspirer une idée de composition. Les instruments créent souvent des étincelles de créativité. On en revient au côté ludique. Si, pour mon anniversaire, on m’offre une petite percu que je n’ai pas, je suis comblé. Ça ne fera pas automatiquement un morceau, mais c’est quand même souvent lié. En ce moment, j’ai une harpe à la maison, parce que ma copine en joue, et ça me rend fou. Je n’ai évidemment aucune technique, mais rien que le contact avec un instrument que je ne connais et ne maîtrise pas change mes habitudes de jeu, m’apportent de nouvelles idées. Je sais déjà comment je pourrais l’exploiter… Un de mes regrets, finalement, c’est de n’avoir jamais fait de piano. Ce n’est pas mon instrument préféré, mais c’est un outil
tellement complet pour composer, arranger, travailler l'harmonie en direct, ça me fascine… Il y a une petite frustration, et en même temps ma musique serait peut-être moins personnelle si j’avais appris le piano quand j’étais gosse. En tout cas, je n’ai pas le complexe de l’instrumentiste, je m’en suis débarrassé. Je sais qu’avec n’importe quel instrument, je peux m’amuser ; peu importe si ce n'est pas très académique.
Tu sembles aussi jouer avec des fragments, des matériaux que tu récupères dans tes archives.
Oui, je retombe parfois sur de vieux fichiers sons qui dormaient dans mon ordi et dont je ne me souvenais plus, et ça crée un déclic créatif. Ce que j'appelle des "audions", l'équivalent sonore des visions... Je demande parfois à d'autres musiciens, comme Orval Carlos Sibelius, par exemple, d'enregistrer des parties pour des morceaux que je n'ai finalement pas gardés. Mais leurs contributions me servent de point de départ pour une autre ou plusieurs autres compositions, en bidouillant ou redécoupant une même prise... Sur des albums différents, à trois ou quatre ans d'écart, une même prise a ainsi pu être utilisée à des fins différentes. Je dis souvent qu'avec une seule prise de batterie ou de basse, on pourrait faire un album entier. Les combinaisons sont infinies. L'important, finalement, c'est d'avoir de la matière, que ce soit un nouvel instrument ou un enregistrement que je n'aurais pas exploité.
L'utilisation de la voix dans ta musique, ça a été un tournant important ?
Au tout départ, je chantais et j'étais dans une esthétique vraiment folk. J'ai complètement arrêté avec My Jazzy Child, qui était à l'origine un projet purement instrumental. La révélation, c'est lorsque j'ai
confronté mes expérimentations et mes bidouillages avec mon chant. C'est avec la voix, je trouve, qu'il est le plus difficile de s'extraire des automatismes, tant dans le timbre que dans les lignes mélodiques. Mais cette difficulté est intéressante. Et la voix permet aussi de structurer, de raconter une histoire, d'apporter un fil conducteur dans un morceau. Je ne pars jamais avec l'idée de faire une composition couplet-refrain ; mais le chant apporte une logique, une construction.
Dans The Drums, tu sembles poursuivre et assouvir un fantasme de la forme brève, de la miniature : certaines chansons n'excèdent pas deux minutes, tu n'as pas cherché à les développer à tout prix.
J'adore la pop, mais je me vois mal m'embarquer dans des structures de chanson classiques. Si j'ai trouvé un couplet et un refrain, deux moments forts, je me vois mal les répéter, revenir au début. Il faut que ça fonctionne en soi, sans délayer outre mesure. Tout est affaire de pragmatisme, en fait, je réagis à partir des paramètres qu'apportent les instruments, les contraintes techniques, etc. Ce qui est flippant, avec les ordis, c'est que tu peux ne jamais en finir tellement les potentialités sont immenses. J'essaie donc d'éviter ce piège, quitte à être un peu lapidaire parfois.
On sent que tu as une connaissance approfondie de l'histoire de la musique et qu'elle ne te pèse pas dans ta propre démarche créative. L'idée que le savoir allège plus qu'il n'alourdit, c'est assez réjouissant.
Il y a toujours des références dans ce qu'on fait, ça ne m'a jamais pesé. J'aime même mettre quelques clins d'oeil, dédramatiser tout ça en m'appropriant autant que possible dans ce que nos aînés nous ont légués. Dans The Drums, il y a par exemple une reprise de Perfect Day de Lou Reed qui ne correspond en fait pas du tout à la mélodie originale : mais ça avait un sens d'intégrer les paroles dans la compo que j'avais faite. Ma connaissance de l'histoire musicale, mais aussi de
tout ce dont je peux m'imprégner en dehors de la musique, je ne vais pas la refouler, bien au contraire : j'essaie donc de l'incorporer dans mon univers, c'est une démarche qui me paraît naturelle, et que je rends encore une fois aussi ludique que possible. L'histoire en général me passionne, je ne vois pas pourquoi je m'en cacherais dans ma musique et mes paroles. Quitte à être sans doute le seul, parfois, à capter les allusions que je laisse traîner dans mes chansons.
Est-il important à tes yeux de savoir quelle est ta place par rapport aux musiciens que tu aimes ? Dans l'esprit, on aurait tendance à te trouver une filiation avec des inventeurs et bidouilleurs comme Tom Zé, Moondog ou Albert Marcoeur...
C'est très important. Evidemment, j'aimerais bien être dans la lignée de ces musiciens-là, au moins dans l'approche. Dans l'esprit, oui, ils font partie de mes héros. Ce qui m'excite et me fascine chez eux, c'est leur vision transversale. Je peux aimer des expressions plus folk, des groupes comme Sebadoh ou Palace, mais ce ne sont pas eux qui, en fin de compte, m'ont vraiment poussé à faire de la musique tout seul. Je ne me considère pas comme un songwriter, même si je fais des chansons. Je suis un bidouilleur qui bricole des chansons. Et du coup, ma position, c'est forcément très inspirant d'écouter des musiciens comme Tom Zé, Moondog ou Albert Marcoeur, tout comme Mahmoud Ahmed ou Robert Wyatt. Parce qu'à un moment donné, ils ont assumé le fait de composer avec leurs limites et leurs défauts, de créer leur propre cadre sans craindre d'être à part. Je ne connais pas de plus belles leçons que celles qu'ils ont laissées.
Richard ROBERT
Le louable souci d'enfoncer le clou qui nous anime nous pousse à rappeler que le dernier album de My Jazzy Child (dont voici le blog, la page MySpace et la page Facebook) s'intitule donc The Drums (chez Clapping Music).
Et tiens, justement, allez donc visiter le site du label Clapping Music : comme nous, vous en ressortirez heureux et grandis.
Remerciements jazzy à Clarisse Vallée et Julien Rohel.
jeudi 10 mars 2011
Stars Above You
Stars Above You, un inédit composé et enregistré pour l'Oreille Absolue.
Listen here : http://www.loreilleabsolue.com/article/6_-_My_Jazzy_Child/
en attendant l'entretien dans le prochain numéro !
jeudi 24 février 2011
Une "Figure Libre" pour Pinkushion
" Bonjour Damien, Dali m’a fait parvenir ton nouvel album, que je trouve très beau, à la fois rêche, tribal et sensible. J’aimerais te proposer une tribune libre inédite sur le webzine. Tu as carte blanche, tu pourrais écrire sur n’importe quoi qui te passe par la tête, que ce soit sur ton album si tu le souhaites, ou bien tout autre chose ayant peut-être un rapport direct, ou détourné, avec ta musique. A toi de voir, si tu le veux bien. Musicalement,
Paul Ramone. "
Alors voilà, je dois avouer que j’ai été un peu déçu de prime abord en lisant ce mail. Évidemment, pas par les gentils mots de Paul Ramone, qui me vont droit au cœur (parce que c’est justement un disque "rêche, tribal et sensible" que je voulais faire), mais parce que j’espérais un peu que Pinkushion me propose une interview et non pas une "tribune libre". J’y ai travaillé pendant des heures sur ce disque. Des heures étalées sur plusieurs années. On se dit dans ces cas là qu’on a fait notre part du boulot et que les journalistes peuvent bien prendre le temps de se poser quelques questions sur le pourquoi du comment. Et puis c’est à la fois rassurant et très bon pour l’ego, une interview. On se glisse dans son costume d’artiste et l’on prend pour l’occasion une distance vis à vis de son travail, que l’on a quasiment jamais l’opportunité d’avoir. A ce jour, je n’ai pas encore eu l’occasion de répondre à des questions sur ce disque.
Peut-être que les journalistes ne s’en posent pas, du reste. On ne peut pas leur en vouloir. Si l’industrie du disque va mal, la production se porte bien. Les groupes continuent à enregistrer des albums, et puisque la course à la vente est désormais hors sujet, le but est surtout de se faire connaitre pour faire des concerts. Moi, je ne ferai pas de concerts pour ce disque : pas vraiment possible d’envisager de le faire seul, ni vraiment le temps, ni l’envie, de former un groupe dans ce but. Je ne compte pas non plus sur The Drums pour m’enrichir ou lancer une fois pour toute une carrière rentable. Que reste-t-il alors ? Et bien, ne pas passer inaperçu. Faire en sorte que ma musique puisse trouver son public, aussi "indie" et "underground" soit-elle. Rien n’est plus gratifiant, finalement, que de savoir que telle chanson rappelle à telle personne une fille, un voyage, une époque... Cela sonne peut être exagérément humble, voir faux cul, mais c’est pourtant bien de cela dont il s’agit avec My Jazzy Child. J’ai participé à suffisamment de projets musicaux pour savoir ce que je veux en faire aujourd’hui.
Mais la petite déception de la non-interview a rapidement laissé place à une sorte d’excitation quasi narcissique. Finalement je suis le premier à qui l’on propose cette page numériquement blanche, et j’en serai donc une sorte de parrain. Et puis surtout il n’y a pas de précédents et je pense que les "pinkushionistes" ne doivent pas s’attendre à quelque chose de précis. "Le tout c’est de se lancer, après ça vient tout seul " m’a répondu Paul Ramone quand je lui ai dis que le projet m’effrayait un peu. D’accord, je te prends au mot.
Finalement c’est un peu comme commencer un nouveau morceau : on sait que l’envie est là mais on ne sait pas où ça va nous mener. Mises à part une ou deux chansons, je n’ai jamais conceptualisé ma musique avant de faire tourner l’enregistrement. Tout l’intérêt est justement de se laisser surprendre et mener par le bout du nez, jusqu’à ce que le morceau me convienne, presque malgré moi. Ensuite ce sont des dizaines, voir des centaines d’écoutes dont j’ai besoin pour corriger tel détail, tel passage, et surtout pour être certain que je suis prêt à l’assumer pleinement, c’est à dire prêt à le faire écouter à des gens. J’imagine qu’il en sera de même pour ce texte. Peut-être pas. Je m’étais fixé plusieurs objectifs en commençant à l’écrire : parler des motivations et des difficultés à mener à bien un projet de disque en 2011, et saluer du coup le travail de Julien de Clapping Music, qui a le grand mérite d’avoir tenu plus de 10 ans dans une période particulièrement coriace, mais aussi et surtout celui de continuer à sortir des albums dont le seul critère de sélection est le coup de cœur et la certitude de sortir un bon disque.
La rencontre de musiciens, d’activistes, de passionnés est certainement l’aspect le plus enrichissant de tout ce parcours. Ça en est aussi le moteur, lorsque le "à-quoi-bon-tout-ça" pointe son nez. Je me suis toujours dis que j’arrêterai lorsque je stagnerai, en tout cas lorsque je commencerai à m’ennuyer. Et bien ce n’est pas encore le cas aujourd’hui.
Source : http://www.pinkushion.commardi 22 février 2011
MJC's Mixtape for Clapping Music
feat. This Heat / Yusef Lateef / Duke Ellington / Charles Mingus / The Dodos / Sonic Youth / Brian Eno / Moondog / Eric Dolphy / Omar Souleyman / Eric's Trip / Portishead